HISTOIRE contemporaine – Une mémoire du mouvement écologiste 1

C’était au temps de l’essor de la critique du système mortifère en pleine expansion, et de l’éclosion d’une autre philosophie politique. Le temps des innovations qui pouvaient se développer indépendamment, de façon complémentaire, sans même se connaître. Un temps d’ouverture et de curiosité attentive pour l’autre, aussi, où il était encore facile de communiquer et de rassembler. La rencontre conférence-débat de la Semaine de la Terre qui rassembla tout le monde fut un moment d’intelligence et de grâce où tout semblait possible, tant chacun était complémentaire des autres. C’était au temps où l’on croyait encore possible d’écologiser la politique (titre d’un article du n°6 du Courrier de La Baleine en mars 1974).

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couverture de La Baleine de mars 1974


« Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche vers les ténèbres »
Tocqueville

L’effondrement biologique et le bouleversement climatique constatés aujourd’hui correspondent à nos cauchemars d’hier. Dans les années cinquante et soixante, la désagrégation des communautés paysannes et autochtones, la dissolution des solidarités, l’imposition des valeurs de la bourse et de la surconsommation, et la spectaculaire multiplication des destructions et des pollutions annonçaient la catastrophe actuelle. C’est en réponse à cette agression planétaire que s’est produite l’émergence des mouvements culturels proposant la restauration du bien commun, avec la prise de conscience écologiste pour fil conducteur. C’était la bonne réponse, sauf pour les promoteurs de l’extraction du profit par la réification du vivant ! Ceux-ci mirent tout en œuvre pour anéantir l’alternative et effacer une culture si dangereuse pour leur prédation systématisée, et jusque sa mémoire.

Ainsi ont-ils sciemment aggravé la perte du sens – du sens du bien commun. C’est pourquoi la destruction des patrimoines et des paysages, l’effondrement de la biodiversité, le bouleversement climatique, l’expansion des maladies de dégénérescence, etc. ne provoquent que des réactions anémiques. C’est aussi la cause des dérives sectaires, totalitaires, terroristes, guerrières qui éloignent encore la possibilité de la pacification nécessaire au réveil de la conscience.

Nous supportons les conséquences des actions d’hier ; d’avant-hier, même. Il faut les découvrir pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui. Il faut, au moins, en avoir une idée pour ne plus être abusé par les récits fabriqués qui maquillent des amoncellements d’impostures et d’escroqueries, et les entreprises mortifères, en modèles et en promesses d’avenir.

Pour déchiffrer au moins une partie des erreurs et des falsifications qui abondent dans les thèses détournées et les récits fabriqué sur le mouvement écologiste.

 

 

Un peu d’histoire pour éclairer le présent et choisir notre avenir

une petite illustration :

Vendredi 27 janvier 2017, Edgar Morin est invité de Une semaine en France, France Inter (18H10 – 20H). Et voilà que la journaliste (Claire Servajean généralement mieux inspirée) l’engage à parler d’écologisme :

« (…) Vous, ça fait un p’tit moment que vous vous préoccupez de l’environnement, depuis le début des années 70. Vous n’étiez pas très nombreux à l’époque ? »

« Non, on était 2 ou 3. Mais il faut dire qu’on était alertés par ce fameux rapport Meadows qui était le premier rapport qui disait que c’était l’ensemble de la planète qui était menacé de dégradation, et il a fallu des catastrophes pour secouer un peu l’opinion, pour créer un début de conscience écologique (sic), mais c’était très faible. Il y a eu Tchernobyl, il y a eu plein d’exemples…« 

https://www.franceinter.fr/emissions/une-semaine-en-france/une-semaine-en-france-27-janvier-2017

(à partir de la 16ème minute)

 

« 2 ou 3« … On aurait aimé entendre le nom (les noms) de l’autre (des autres) militant(s) de ce grand mouvement.

Le rapport Meadows ! Cette seule référence décrédibilise tout le propos, car beaucoup d’autres études avaient précédé et les écologistes n’avaient pas attendu ce curieux document pour lancer l’alerte. Le rapport Meadows a été publié en 1972. Edgar Morin était donc déjà en retard et bien distrait pour ne pas savoir qu’il existait un mouvement écologiste (d’ailleurs, nous ne l’avons jamais vu à nos côtés) ! Il y avait un bon bout de temps que les écologistes s’agitaient dans le monde entier. Sans même parler des précurseurs, l’écologisme était devenu un mouvement depuis une bonne dizaine d’années. Edgar Morin vivait-il sur un petit nuage, sans voir la société s’agiter – « en bas » ?

En outre, dire que le Rapport Meadows a amorcé le début de la conscience écologiste, c’est révéler que l’on est tombé dans le piège dévoilé par Bernard Charbonneau en juillet 1974 :

« Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.

C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. (…)« ,

« Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale », La Gueule Ouverte n° 21.

En effet. Le Rapport Meadows était produit par le Club de Rome, lequel rassemblait la crème du capitalisme mondial délicatement saupoudrée de quelques scientifiques richement dotés. Au contraire d’une stimulation de l’éveil écologiste, il s’agissait d’une opération internationale, style guerre froide culturelle, destinée à étouffer l’alerte entretenue partout et depuis des années par la nouvelle gauche écologiste (new left), en la récupérant pour mieux lui substituer un discours trompeur et des représentations abâtardies.

C’est affligeant qu’un Edgard Morin tienne de tels propos, et sur un grand media ! Affligeant et suspect puisque cela conforte l’effacement de la nouvelle gauche écologiste, une censure toujours conduite par ceux qui l’ont étouffée.

Plus pervers encore, en effaçant de l’histoire le mouvement social pour le remplacer par le faux-semblant créé par l’élite du capitalisme afin, justement, de tuer le mouvement social et sa culture, Edgar Morin accrédite une rumeur grandissante : « l’écologie est une préoccupation de nantis« , « c’est l’affaire des bobos« , etc. Surtout avec l’audience dont il bénéficie, on ne saurait mieux contribuer à la falsification de l’histoire sociale.

Tout aussi surprenant, Edgar Morin a annoncé la récente publication d’un « Ecologiser l’Homme » (encore « l’Homme« , au singulier, de l’anthropocentrisme !). Ecologiser est une expression que j’avais créée au début de l’année 1974 : « Ecologiser la politique ? » (Le Courrier de la Baleine n°6, Amis de la Terre mars 74) ; un article qui avait rencontré un certain succès. Curieusement, sitôt après était apparu « écologie politique » pour mieux gommer la dénonciation écologiste de toute capitalisation, donc le refus de la conquête d’un pouvoir dominant.

Rocard, l’un des ennemis historiques de la nouvelle gauche écologiste, avait lui aussi réemployé « écologiser « . Le mot n’est pas déposé et chacun peut le recréer en croyant l’inventer. Mais, vu le contexte, tout cela est bien curieux.

Alors, Edgar Morin est-il volontairement au service de l’imposture, ou a-t-il toujours été abusé par l’entreprise d’effacement de la culture du vivant et du bien commun par les dominants ? Il est possible que, comme tant d’autres piégés par des réseaux de fausse connivence, immergés dans des bulles de désinformation, il ne sache vraiment rien de ce qui s’est tramé.

 

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=YWVeJwoV7GA
François Béranger Dure Mère

Béranger nous a quitté en octobre 2003. 2003… déjà !
https://www.youtube.com/watch?v=bZpBDphpsgI
Hommage à François Béranger

à l’époque…

Pour beaucoup la pollution était encore une idée nouvelle. Une abstraction. Il fallait faire des démonstrations sur l’absurdité de rejeter des déchets ou des produits chimiques dans une rivière, même en amont d’une captation.

La simple idée que les hommes sont des animaux choquait de nombreux interlocuteurs. Certains en étaient vexés et devenaient véhéments. Ils se sentaient souillés par la proximité avec les autres formes de vie.

Quant à la sensibilité et, à fortiori, à l’intelligence des animaux… Il y avait fort à faire !

Par exemple, un étudiant en philosophie à la Sorbonne, qui vomissait de l’idéologie mécaniste en continu, nous avait asséné des clichés très XIXème siècle sur « l’Homme« , au singulier et avec majuscule, plus tout à fait un « être« , puisque d’une essence supérieure, un quelque chose qu’il ne pouvait définir, sauf négativement, car déconnecté des autres êtres et de la vie, blablablabla. Il nous avait assuré que c’était là la quintessence de l’enseignement qu’il recevait. Sans doute a-t-il fait une belle carrière, probablement dans l’enseignement !

Le Descartes de « l’animal machine » était donc encore tout proche. Et l’écologie était encore un mot barbare. Tout juste la protection anthropocentriste de « la Nature » était-elle admise. C’est dire s’il était important et difficile de faire comprendre la proximité avec les autres êtres, l’appartenance au vivant, l’unité de son foisonnement, sa diversité complémentaire, l’interdépendance et la fragilité de la biosphère, etc. Nous-mêmes découvrions et apprenions en cultivant l’ouverture et l’empathie. L’empathie… sûrement la première qualité de l’écologiste.

1962

Rachel L. Carson publie Silent spring (Printemps silencieux – Fable pour nos fils)

https://planetaryecologycom.files.wordpress.com/2016/11/60cdd-rachel2bcarson2bsilent2bspring.png

1963

1964

Débuts du mouvement HIPPIE
http://all-that-is-interesting.com/a-brief-history-of-hippies

1965

Le mouvement PROVO prend son essor
https://en.wikipedia.org/wiki/Provo_(movement)

Largement inspiré par l’alerte écologiste, le mouvement planétaire de contestation de l’impérialisme capitaliste est baptisé new left. Avec Pierre Fournier et le groupe de la Semaine de la Terre, les écologistes français reprendront cette appellation : nouvelle gauche écologiste.

https://planetaryecologycom.files.wordpress.com/2016/11/9fd80-avant2bque2bnature2bmeure.jpeg

Jean Dorst publie Avant que nature meure
. . .

1967

Lynn White publie The Historical Roots of our Ecological Crisis
« (…) What people do about their ecology depends on what they think about themselves in relation to things around them. Human ecology is deeply conditioned by beliefs about our nature and destiny–that is, by religion (…) », , Science, 10 mars
1967, vol. 155, N° 3767.
http://www.zbi.ee/%7Ekalevi/lwhite.htm

1968

Procol Harum chante toujours a Whiter Shade of Pale (et pour longtemps !)
http://www.youtube.com/watch?v=Mb3iPP-tHdA

Steppenwolf crée Born to be wild
http://www.youtube.com/watch?v=5UWRypqz5-o
Cette chanson allait illustrer le générique du film Easy Rider

et Barry Ryan chante Eloïse
http://www.youtube.com/watch?v=ZZGrKxf3WQE&feature=fvwp&NR=1

Guy Béart crée La Vérité :
http://www.youtube.com/watch?v=JPvo5U-oVQU
http://www.frmusique.ru/texts/b/beart_guy/verite.htm

et, en septembre, Jacques Dutronc chante L’opportuniste
http://www.youtube.com/watch?v=k1SvDqKA_UQ

Mai 68 vécu au coeur de l’action parisienne, de la rue à la Sorbonne :

Balbutiements du mouvement écologiste français.
Entre Sorbonne et Jardin du Luxembourg, nombreux échanges sur les pollutions, l’épuisement des ressources, la croissance démographique, les destructions écologiques partout, etc. Les informations sont bien reçues, les discussions sont passionnées, mais rien ne prend forme.

Une quarantaine d’années avant la prise de conscience du gaspillage alimentaire, Hervé le Nestour et Jean Detton approvisionnent la Sorbonne occupée en fruits et légumes glanés sur les marchés. Eux aussi tentent de sensibiliser aux problèmes écologiques.

Jeunes et Nature est créé par François Lapoix
participent :
Philippe Barbeau
Martine Barbeau
Geneviève Cuisset
André Faggion
François Feer
Alain-Claude Galtié
Jean-Patrick Leduc
Frédéric Malher
Roland de Miller
Martine Todisco

« Nous voulons lutter contre les pollutions, contre la destruction du milieu naturel, contre la dégradation de l’environnement urbain, contre le massacre des sites, contre l’empoisonnement massif de notre milieu de vie, les engrais chimiques, les déchets radioactifs…
Nous refusons une planète entièrement urbanisée, laide et croulante d’habitants.
Nous remettons en cause la foi aveugle en un progrès automatique et indéfini.
Nous voulons célébrer la Terre, planète vivante, dénoncer son saccage, montrer que les solutions existent pour sauver et restaurer notre milieu de vie »
printemps 1969
Rapporté par Geneviève Cuisset
http://jenolekolo.over-blog.com/

et autour de Jeunes et Nature :
François Terrasson
Antoine Reille
Jean-Pierre Raffin
François Ramade
Pierre Aguesse

1969

une fiche d’information de Jeunes et Nature :
……………………………………………………………………………………………………
Pour une sauvegarde du patrimoine naturel
Avant notre ère, la population humaine du globe a doublé en 10 000 ans. Elle double présentement en 40 ans et l’on prévoit un doublement en 27 ans avant la fin du siècle (soit deux petites années en plus de ce que prédisait Malthus).

Outre qu’elle a de fâcheuses répercutions sociologiques, cette explosion démographique, due principalement aux progrès de la médecine et de l’hygiène, porte directement ou indirectement préjudice à la faune, la flore, l’air et l’eau de la majeure partie de la planète.

Pas moins de 120 formes de mammifères et environ 150 espèces d’oiseaux ont à jamais disparues.

600 autres espèces sont en voie d’extinction.

Le feu, la déforestation, les mauvaises pratiques agricoles et le surpâturage accélèrent les processus naturels de dégradation des sols ; il en résulte la désertification d’immenses territoires (un exemple célèbre grâce au livre de Steinbeck « Les raisins de la colère » : 1934, 1940, 1957, dévastation de millions de kilomètres carrés aux Etats Unis).
Aujourd’hui, de nouveaux dangers s’ajoutent aux premiers. Ils menacent et la Nature et nous-mêmes :
Depuis la dernière guerre mondiale, l’emploi de produits insecticides, herbicides, fongicides et autres, s’est généralisé au détriment des moyens de lutte biologique contre les éléments indésirables en agriculture. La toxicité des insecticides n’est plus à prouver ils s’accumulent et se concentrent dans les tissus graisseux tout au long des chaînes alimentaires (proie-prédateur) et ne s’éliminent, pour la plupart, que très lentement. Si des espèces d’oiseaux se raréfient, en particulier les rapaces, la faute en incombe moins aux chasseurs inconscients qu’aux insecticides stérilisateurs. Signalons à ce propos que des traces d’insecticide ont été décelées dans les oeufs d’oiseaux nichant en Antartique et au coeur du Pacifique, c’est à dire à des milliers de kilomètres des régions traitées…

On estime à 1 million de tonnes par an le volume des hydrocarbures rejetés par les navires pétroliers. Un film, même monomoléculaire, de ces substances stables fait obstacle aux échanges indispensables entre l’air et l’eau.

La teneur en gaz carbonique de l’atmosphère terrestre a augmenté de 10% depuis le début de l’âge industriel.

A Pittsburg en Pennsylvannie, ville longtemps considérée comme la plus polluée au monde, des mesures ont permis de calculer qu’en moyenne 610 tonnes de poussières se déposent chaque année sur un mile carré (suie 5%, oxyde de fer 20%, silice 16%, oxydes métalliques divers 59%).

Les effluents urbains et industriels empoisonnent tant et si bien les eaux douces que dans maintes régions, même abondamment arrosées, le manque d’eau sévit. D’ores et déjà, nombreux sont les rivières et lacs considérés comme biologiquement morts. Un exemple : la rivière Sumida qui traverse Tokyo charrie quotidiennement 1 300 000 tonnes de déchets et d’ordures.

Et cette énumération de nuisances est loin, bien loin d’être exhaustive…

Devant ces intolérables atteintes à l’intégrité de notre patrimoine naturel, à notre santé, à la vie en général, il importe de réagir. Réagir dans la mesure de ses moyens en adhérant, pour une somme modique, à une société de protection de la nature ; en informant ses amis ou en distribuant des opuscules de vulgarisation…

ACG

Association française du Fonds Mondial pour la Nature
67, Bld Haussman
Paris VIIIème

Société Nationale de Protection de la Nature
57, rue Cuvier
Paris Vème

Ligue Française pour la Protection des Oiseaux
57, rue Cuvier
Paris Vème
Quelques ouvrages :

Le monde est-il surpeuplé ?
Edouard Bonnefous
Hachette

La surpopulation
Gaston Bouthoul
Payot

Le printemps silencieux
Rachel Carson
Livre de Poche

Notre planète devient-elle inhabitable ?
Le Courrier de l’Unesco
Numéro de janvier 1969

La pollution des eaux
René Colas
Que sais-je ? n° 983

Avant que Nature meure
Jean Dorst
Delachaux et Niestlé

L’homme contre l’animal
Raymond Fiasson
Que sais-je ? n° 737

Les misères de l’abondance
Jean Boniface
Editions Ouvrières
……………………………………………………………………………………………………..

1969 est aussi l’année où Denis de Rougemont crée un réseau baptisé Diogène en regroupant des acteurs de la protection de la nature, y compris à Jeunes et Nature, et une première sélection de représentants de familles fortunées. L’existence du réseau est tenue secrète. Dans quel but ? Tous les membres de ce Diogène observeront une consigne du silence si stricte que les écologistes de la nouvelle gauche ne commenceront à en apprendre l’histoire qu’au début des années 2000.

1970

La montée en puissance de la civilisation anti-nature et de sa quête de profits faciles en sacrifiant les hommes et la nature nous donne des cauchemars. Le Brésil, en particulier, alimente nos pires craintes avec des massacres d’amérindiens et le projet d’une route « transamazonienne ».

L’urgence d’une prise de conscience générale nous pousse à vouloir entreprendre des actions plus spectaculaires pour diffuser l’information. C’est ainsi que s’impose l’envie d’organiser des manifestations écologistes et que sera lancée la Semaine de la Terre.

La prise de conscience semblera s’amorcer et retombera mollement, et…

40 ans plus tard, nos pires cauchemars seront réalisés
http://www.dailymotion.com/video/xdkznm_biocarburants-disparition-foret-tro_news
http://www.orangutan.org/dr-galdikas-bio
http://www.greenthefilm.com/
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=138422.html

1971

The Doors
Riders on the storm
http://www.youtube.com/watch?v=DKbPUzhWeeI
…le dernier album des Doors

Proposition faite aux délégués du Mouvement Coopératif ; principalement les Coopératives de Consommation, Laboratoire Coopératif d’Analyses et de Recherches, Coopératives Agricoles et Comité National des Loisirs :

Un impératif : la qualité

En France, la situation démographique et économique a atteint un développement très favorable à la maturation d’une prise de conscience des problèmes liés de près ou de loin à la qualité de la Vie. Il s’agit sans doute d’un phénomène né de l’opposition entre la conséquence normale de la course à l’abondance : la hausse quantitative du niveau de vie, et la conséquence négative amplifiée par l’augmentation de la densité de population : la nouvelle forme de paupérisation qu’est la détérioration de l’environnement. L’une permet l’accession du plus grand nombre à la connaissance et au confort, l’autre gâte la satisfaction des besoins suscités par l’amélioration primitive et compromet l’avenir. De cette prise de conscience d’un état paradoxal surgira un climat de mécontentement croissant. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les pays qui, comme les Etats Unis, nous précèdent dans la voie de l’expansion économique. Il semble qu’il apparaisse chez eux un autre facteur de sensibilisation : l’abondance des biens de consommation qui conduit à une réaction de saturation.

Cultivée avec ténacité par des hommes hier encore qualifiés de doux rêveurs et de « chasseurs de papillons », cette prise de conscience naissante commence à être ressentie comme une force par les pouvoirs économiques et politiques. Il n’est que temps car chaque jour amène son lot de déprédations et augmente les « chances » d’échouer dans la lutte contre les processus de dégradation de la société humaine et de la biosphère.
Des lendemains incertains

Certes, certaines nuisances localisées étaient connues dès l’Antiquité, mais avec l’industrialisation dont les effets non maîtrisés sont multipliés par une prolifération démographique qui tend vers l’infini, le problème a changé de dimensions… En quelques décennies, des centaines d’espèces animales et végétales sont mortes, des lacs et des rivières sont morts, des sols sont morts, les océans se meurent, la formidable hémorragie dont est victime le sous-sol a déjà quasiment épuisé certaines matières premières, etc. Si rien de concret n’est entrepris dès aujourd’hui pour endiguer le flot humain et réformer les structures fondamentales de cette civilisation, nous allons vivre un très mauvais rêve, l’un de ceux qui persistent même à l’état de veille. Imaginez la Terre ruinée où croupiraient les derniers Homo… « sapiens ». Apocalypse selon Saint Jean réalisée par la toute puissante technologie de la civilisation industrielle !

Voici, penserez-vous, une vision trop pessimiste ; détrompez-vous, cette vision peut fort bien se concrétiser parce que la société humaine se développe comme une tumeur maligne au mépris de l’ordre biologique et que le concept antédiluvien de la Terre-source-inépuisable-de-richesses-et-d’espace est encore solidement enraciné.
L’homme des villes

Paradoxalement, nous qui sommes plus ou moins responsables (par notre résignation même) de cette situation, sommes aussi parmi les premières victimes des nuisances que nous engendrons…

Un courant de pensée prétend que l’Homme ne s’épanouit que dans la lutte contre la Nature. C’est absurde, comment cela pourrait-il être puisque l’Homme fait partie du monde animal ? Notre physiologie, notre psychologie ont été modelées pendant des centaines de milliers d’années par le milieu naturel pour le milieu naturel. Nous sommes, par toutes nos fibres, par tous nos instincts, des éléments de la Nature et ce n’est pas quelques décennies de société industrielle qui, malgré notre faculté d’adaptabilité, y changeront quelque chose. Pourtant, nous vivons dans un univers artificiel uniquement réalisé au hasard des découvertes techniques sans soucis du tempérament humain et de la qualité du milieu de vie. Oh bien sûr, bon gré mal gré, la plupart des hommes s’accommodent momentanément de la médiocrité mais force est de constater que cette incompatibilité entre notre constitution et les conditions d’existence extrêmes que nous nous imposons crée de multiples malaises tant à l’échelle de la société qu’au niveau de l’individu. Les sciences sociales nous apprennent qu’il y a similitude entre certains phénomènes biologiques et les mouvements d’une population… En 1968, on disait que la France s’ennuyait, elle ne tarda pas à s’octroyer une récréation. Aujourd’hui, la France (comme d’autres pays industriels) est « morose », la joie de vivre s’évanouie comme à la veille des crises économiques et démographiques. Il n’y a rien de très étonnant à cela…

Conditionné dès l’enfance par l’environnement et l’éducation puis pris dans l’engrenage de la vie moderne, l’homme des grandes agglomérations tend à ressembler à un esclave mécanique. Métro, boulot, dodo, puis : métro, boulot, dodo, sans justification, sans joie, sans espoir… Sa vie ne lui appartient plus guère, elle appartient à la collectivité en expansion. Sa personnalité ? Il l’a perdue au détour d’un couloir du métro ou en ingurgitant un programme de télévision. Traumatisé et refoulé, le citadin type a toutes les chances de devenir une « coquille vide et stérile ». Pour quoi vit-il ? Il l’ignore sans doute, et pour cause : il n’y a rien à savoir.

Le prolongement des pires tendances de notre société semble être une civilisation où l’individu n’aurait pas plus d’indépendance qu’une cellule d’un organisme vivant, mais je ne crois pas à la réalisation de ce « meilleur des mondes » car les mécanismes instinctifs de défense, tout affaiblis qu’ils sont, ne le permettraient pas. Les faits confirment déjà l’analyse : combien d’hommes vivent dans l’attente des quelques jours de loisirs dont ils disposent dans une année, jours qu’ils mettront à profit pour fuir les agressions et les contraintes de la vie urbaine ? Les vacances n’existent que par contraste avec la vie laborieuse comme le blanc par rapport au noir. Citadins surtout cherchent (souvent maladroitement) le dépaysement dans le retour aux sources de la Vie. Ce n’est qu’à cette occasion qu’ils pourront, s’ils trouvent assez de calme pour méditer et communier avec les éléments naturels, recouver leurs esprits et le contrôle de leurs corps, redevenir enfin des hommes équilibrés. Les stimulations grossières de la civilisation de consommation oubliées, ils goûteront pleinement la moindre impression. Qui ne souhaîte entendre quelques jours par an le chant d’un oiseau, le frémissement d’un feuillage, et vibrer à l’unisson des palpitations de la Vie sauvage ?
Le tourisme

Ainsi, l’engouement pour les choses de la Nature et les « vacances vertes » va croissant ; des gens qui, comme les publicistes, sont très au fait des grands courants qui animent le public ne s’y trompent pas. Il importe que d’autres aussi en aient conscience et parmi eux, en toute première place, ceux qui se prétendent « gardiens du monde rural »…

Notre homme des villes voudrait bien se détendre et assouvir son appétit de Nature, s’étonner comme Jean-Jacques Rousseau « qu’un heureux climat faire servir à la félicité de l’Homme les passions qui font ailleurs son tourment », mais pour cela il lui faut découvrir une campagne dont les habitants ont veillé à conserver le patrimoine légué par leurs prédécesseurs. Une telle campagne est malheureusement de plus en plus rare car l’appât du profit à court terme (et à courte vue) est maintenant irrésistible. Il est bien loin le temps où l’on plantait des arbres pour que les descendants en bénéficient. La philosophie du « après moi le déluge » s’est substituée à la sagesse paysanne… Ici, on remembre et, avec pour seul conseiller scientifique un géomètre, on détruit les haies et les boqueteaux à tort et à travers. Là, la lèpre des résidences secondaires grignote un paysage grâce à la complaisance d’un conseil municipal particulièrement éclairé. Partout, sous prétexte de rendements accrus et faute d’une information objective, on use et on abuse d’engrais et de pesticides chimiques qui empoisonnent les eaux et portent préjudice à la faune et à la flore…

Il est des agriculteurs qui hébergent les citadins en rupture de société. Ceux-là se préoccupent de la qualité des structures d’accueil, ils veillent au confort matériel et parfois aux équipement de loisirs, mais qui a pensé qu’il serait judicieux de pratiquer enfin une véritable politique de sauvegarde de la Nature pour répondre aux aspirations des touristes ? J’en connais peu d’exemples. Je sais surtout que dans plusieurs régions les habitants s’opposent à la création de parcs naturels et de réserves. Certes la solution n’est pas dans la mise en conserve de quelques parcelles du territoire mais cette réaction prouve, s’il en était besoin, que la majorité des paysans français méconnaît les problèmes de la dégradation de l’environnement et n’a plus la connaissance infuse de l’économie de la Nature. Voilà qui est fâcheux pour qui gère la terre et vit de ses fruits !
L’agriculture

Depuis une trentaine d’années on utilise des produits chimiques pour combattre les explosions de population de quelques espèces provoquées par les destruction du couvert végétal naturel et la création de grands espaces exploités en monoculture. La biosphère n’est pas une éprouvette… Employés sans mesure, les pesticides rompent l’harmonie des équilibres biologiques, ce qui a généralement pour effet de favoriser la réapparition massive des parasites grâce à l’élimination des facteurs naturels de régulation des populations. Le premier réflexe de l’agriculteur est alors de multiplier les traitements, et ainsi de suite. Ce cercle vicieux est soigneusement entretenu par l’industrie chimique et les pouvoirs économiques qui s’y rattachent… Il existe des moyens de lutte antiparasitaire qui trouvent leur origine dans la connaissance approfondie de la Nature mais la compétition entre ces derniers et les pesticides chimiques est inégale. Ainsi, d’après une brochure éditée en 1965 par la Délégation à la Recherche scientifique, les crédits affectés à l’étude des insecticides et autres produits sont mille fois plus importants que ceux alloués à la recherche de méthodes biologiques de lutte contre les espèces animales et végétales indésirables en forts peuplements !

« Pour commander à la Nature, il faut lui obéir » disait Bacon. Il est plus que temps d’appliquer ce principe de sagesse. Le mirage d’une agriculture artificielle triomphant de toutes les difficultés s’estompe devant les révélations des études scientifiques. Par exemple, d’après certains experts, il y a en France quelques 5 millions d’hectares de terres de culture directement menacées par une érosion accélérée. Assurément, la voie de l’avenir n’est pas dans l’organisation industrielle de la dégradation des sols. Voilà qui devrait faire réfléchir les paysans et leur prouver que leur salut réside dans la promotion d’une agriculture adaptée au milieu naturel.

Une telle agriculture ne signifie pas un retour à l’âge préhistorique mais un progrès (à condition que l’on entende par ce terme : mieux être pour tous). Elle n’implique certainement pas l’abandon de toutes les techniques actuelles et le bouleversement des habitudes des agriculteurs… Il existe déjà des pionniers en ce domaine. Déçus par l’exploitation intensive des sols, des paysans se sont, si j’ose dire, reconvertis et pratiquent les méthodes « biologiques » de culture. C’est un comportement courageux qui nécessite beaucoup de persévérance car il leur a fallu surmonter des difficultés d’ordre technique et pas mal d’oppositions. C’est, m’empresserais-je de dire, une position extrême qui ne peut être adoptée par tous actuellement parce qu’elle comporte des inconvénients, en particulier sur le plan du rendement. Alors, il reste à trouver, grâce à la collaboration des uns et des autres, une solution intermédiaire qui conciliera les préoccupations écologiques et de rentabilité. D’ores et déjà on peut prévoir que cette solution impliquera principalement le remplacement progressif des produits chimiques antiparasitaires par les méthodes de lutte intégrée et la modération dans l’usage des engrais qui, s’il n’est pas prouvé de manière irréfutable qu’ils sont responsables de la baisse de la qualité alimentaire des végétaux, polluent les eaux de surface et de profondeur quand ils sont employés abusivement.
Le rôle de la coopération

Dans une mutation d’une telle importance, l’individu isolé, quelle que soit sa bonne volonté, ne peut rien, mais les groupements professionnels ont de très larges possibilités d’action à la fois sur leurs adhérents et sur les pouvoirs. Cette mutation n’est pas désintéressée, il ne s’agit pas d’une sorte de rêve philanthropique mais d’un ensemble de réformes qui trouverait sa justification économique – à court terme – dans plusieurs débouchés.

Nous avons examiné les motivations de l’Homme industriel en vacances et il apparaît qu’il existe en France maintes régions économiquement « sous-développées » mais favorisées par la Nature susceptibles de satisfaire les plus exigeants des touristes. Pour le développement touristique de ces régions, la collaboration du mouvement coopératif agricole et du mouvement coopératif de consommation serait sans doute des plus fructueuse pour l’un et l’autre.

Dans un premier temps, le mouvement coopératif agricole, grâce à l’importance de son implantation, jouerait un rôle déterminant dans la préservation des sols et la préparation de l’environnement touristique. Il éduquerait les paysans, c’est à dire qu’il les ferait bénéficier d’une information scientifique objective en recourant aux conseils de spécialistes des sciences de la Nature, et les inciterait à protéger les campagnes et à régénérer la faune et la flore. Les travaux agricoles ne permettraient certainement pas aux agriculteurs d’assumer toutes les tâches nouvelles, cette politique d’entretien et de mise en valeur nécessiterait donc la création d’emplois. Des emplois de plein air (de terrain) essentiellement qui conviendraient tout particulièrement à ceux qui, rejetés par la « modernisation » de l’agriculture européenne, n’ont nulle envie de croupir 8 heures par jour sur une chaîne de montage !

Dans un deuxième temps, c’est le mouvement coopératif de consommation qui, se fondant sur son expérience en matière de vacances, créerait les équipements touristiques et se chargerait de la gestion.

Voilà, grâce au tourisme, une formule qui permettrait de rémunérer les agriculteurs pour leur fonction de « gardiens de la Nature ». C’est peut-être dans l’accomplissement effectif de cette tâche d’intérêt général que les paysans trouveront une solution à quelques uns de leurs problèmes.
La consommation

La protection des sols et le développement touristique ne sont pas les seuls intérêts capables d’inciter les exploitants à modifier dès maintenant leurs méthodes de culture et à veiller à la conservation du milieu naturel. Il y a aussi le souci de prévenir les exigences des consommateurs.

En effet, en France même, malgré la timidité des moyens de vulgarisation, l’information a commencé à pénétrer le public. Grâce aux efforts de personnes isolées et d’organismes comme le Laboratoire coopératif, les consommateurs ont des notions d’hygiène alimentaire. Les plus avertis savent que dans telle ou telle denrée ouve des résidus de pesticides, ou d’hormones, ou d’antibiotiques, ou d’autres « cochonneries » du même genre, alors au prix de quelques sacrifices ils achètent plus cher des produits garantis naturels, au détriment des autres. Les produits sains connaissent une vogue grandissante, à tel point que des chaînes de magasins d’alimentation se sont spécialisées dans leur distribution et écoulent ainsi la production des « agriculteurs biologistes ».

Là aussi, l’évolution est irréversible. Les agriculteurs ne doivent pas se retrancher derrière une législation défaillante et feindre d’ignorer que les consommateurs seront de plus en plus exigeants et soumettront les producteurs rétrogrades (les français comme les étrangers) à leur volonté. En ce domaine encore l’exemple des Etats Unis est intéressant, il vient en quelque sorte confirmer mon propos : dans ce pays le secteur commercial le plus florissant est celui des produits naturels.
Intercoopération

La Coopération de consommation est par essence un mouvement de défense des consommateurs. Alors, pourquoi ces derniers considèrent-ils le mouvement coopératif de consommation comme un organisme de distribution comme les autres ? Parce que les conditions qui ont motivé la création de la première coopérative n’existent plus et qu’il s’est créé d’autres chaînes de magasins à succursales qui offrent au moins les mêmes services aux consommateurs. Cela n’explique pas tout ; pourquoi ces mêmes consommateurs éprouvent-ils le besoin de se grouper en associations de défense tandis qu’un phénomène de désaffection atteint les coopératives ? Parce que l’intérêt premier de la Coopération de consommation disparu, il aurait fallu axer la politique commerciale du mouvement sur autre chose. Le plus étonnant est que cet « autre chose », qui est la raison du combat actuel des consommateurs, a été découvert par la COOP voici une quinzaine d’années. Les dirigeants des coopératives de consommation ont alors créé le Laboratoire d’Analyses et de Recherches pour contrôler la qualité mais, depuis, cette activité n’a pas été développée bien qu’elle aurait dû devenir prépondérante ! Grâce à l’excellent outil scientifique dont il est doté, il est encore temps pour le mouvement coopératif de distancer ses concurrents, de réveiller l’intérêt des coopérateurs et d’attirer l’attention des autres consommateurs s’il redevient un organisme de défense animé par la préoccupation de qualité. Pour les raisons exposées dès l’introduction, il ne faudrait pas tarder car déjà d’autres sociétés commerciales se préparent à satisfaire une clientèle plus difficile.

La coopération des deux principaux mouvements coopératifs s’impose car comment envisager une distribution de qualité sans une production ad hoc ? Ne serait-il pas logique que les coopératives agricoles produisent des denrées répondant aux exigences des consommateurs selon les directives de l’organe coopératif de distribution ?

Qu’il s’agisse de la conservation des sols et de la consommation, de la protection de l’espace rural et du tourisme, il existe dans la voie de la qualité des chances exceptionnelles pour l’intercoopération.

En adoptant dès aujourd’hui une politique de qualité qui demain leur serait imposée, les coopérateurs auraient tout loisir de s’adapter. Ce serait en outre une excellente publicité pour la Coopération et ses produits. C’est une occasion qu’il faut savoir saisir avant que d’autres s’en emparent (c’est à dire très vite !) car demain les problèmes de la qualité de la vie seront inéluctablement au premier plan de la scène politique… et économique.

ACG
1er trimestre 1971

Avec le recul (quatre décennies plus tard) :

Personne ne décida d’exploiter cette énergie. Vu la destination du texte, j’avais édulcoré et arrondi le propos, mais c’était encore trop dérangeant pour certains. Je fus viré à l’instant par celui qui venait tout juste de prendre le contrôle de l’Institut des Etudes Coopératives où je travaillais : un grand propriétaire de la Beauce qui s’était voué corps et âme aux lobbies de l’industrialisme productiviste et ne pensait que subventions, fric facile et pouvoir. Il correspondait en tous points à ma critique. « L’organisation industrielle de la dégradation des sols » ? Il en faisait partie. Pas de chance !

Ce n’était que le début des aventures. Le début d’une longue suite de cassages de gueule en règle dans une société de plus en plus verrouillée.

A l’époque de cette dénonciation/proposition, l’entreprise de déconstruction des savoirs et de l’héritage des siècles précédents battait son plein là où, sur le terrain, je peux maintenant en contempler les dégâts irréversibles. Des prospérités se construisaient en broyant tout sur leur passage : écosystèmes, fertilité des sols, habitats traditionnels pré-écologiques, patrimoine historique, tout y passait.

Après la spoliation des populations et mise en valeur à l’occidentale
Après quatre années de reprise en mains par les populations et application des techniques traditionnelles et biologiques
Rajasthan 1992. Voir « Restauration des écosystèmes, restauration des sociétés » (sur les sites planetaryecology et robin-woodard.eu)

Seul monsieur Plateau, président du Comité National des Loisirs, une structure de la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation, me répondit :

« Je me permets de passer sur l’aspect poétique de votre résumé qui donne à vos développements scientifiques un aspect un peu littéraire, point désagréable en l’occurrence, pour arriver au problème du rôle de la Coopération dans cette évolution. Une collaboration concrète des différents mouvements coopératifs et plus généralement, des multiples institutions sociales qui soutiennent et encadrent la vie de chaque français est souvent évoquée dans les sphères les plus hautes, telle la mélopée d’un sorcier africain qui invoque les dieux de la pluie.

Mais, depuis plus de 20 ans que je m’occupe de ces questions dans le mouvement coopératif de consommation, j’ai rarement vu de réalisations concrètes sorties de ces souhaits pieux. Il faut peut-être invoquer les hommes mais peut-être aussi les structures qui ne sont guère favorables, par nature, au rapprochement des différents mouvements.

Il faudrait de toute manière étudier de façon très approfondie les modalités que pourrait prendre une semblable collaboration pour rompre efficacement les habitudes mentales de chaque partie. Ceci reste du domaine des expériences au coup par coup au niveau local.

Le problème de l’éducation des paysans à la protection de l’environnement rural devrait certainement, également, faire l’objet d’un examen attentif : car il n’est pas dit que les paysans qui forment la coopération agricole soient aussi réceptifs à l’idée de destruction de la nature que nous pouvons l’être, nous citadins, qui vivons dans un milieu artificiel et qui, pour cette raison, développons spontanément des mécanismes psychologiques de réaction.

De nombreux autres points pourraient être abordés et discutés dans votre projet. Je reste bien évidemment, ainsi que Monsieur Hamelet, mon collaborateur, à votre disposition pour en débattre. »

M. Plateau

Avec le recul :

Que voilà un bel aperçu de l’univers shadokien français, de ses idées non-pensées, juste affichées, et de son impuissance ! Qu’un homme parvenu au sommet de la hiérarchie de son secteur, un « président », s’exprime ainsi est révélateur. M. Plateau avait raison, on ne pouvait rien faire évoluer dans le bon sens, même au sein de la « Coopération » puisque beaucoup de ceux qui s’y étaient introduits aux places de direction refusaient de coopérer. Mais, dans l’autre sens, dans le sens du détricotage de « l’esprit coopératif » et de l’ouverture à l’ultra-capitalisme, tout allait aller très vite.
Quarante années plus tard, dans un pays qui a été très fortement retardé en tous domaines par ses « décideurs » de droite comme de gauche, la production biologique française est très insuffisante par rapport à la demande. Insuffisante et souvent hors de prix, si bien que, moi-même, je ne peux en acheter qu’au compte-gouttes.

Mieux encore, les héritiers de ceux qui m’ont éjecté du mouvement coopératif et fermé une voie professionnelle aussi utile que passionnante, qui sont toujours dans des structures coopératives ayant dérivé dans la grande distribution, tentent de rattraper leur retard en remplissant les rayons avec des produits étiquetés « bio » ! Mais du « bio » souvent produit loin du consommateur, avec transports fort peu économiques pour la biosphère, et dans des campagnes colonisées par ce nouveau productivisme au détriment de ses populations, au détriment des écosystèmes aussi.

La Semaine de la terre
A l’initiative d’une poignée d’écologistes de Jeunes et Nature et au terme d’une longue préparation facilitée par l’association Etudes et Chantiers, qui nous avait prêté ses locaux et ses matériels de reproduction, des manifestations, performances dans les lieux publics (comme le nettoyage symbolique de la Fontaine Saint Michel), distributions de tracts, réunions, conférences et débats, la Semaine de la Terre a abordé les principaux aspects de la crise écologique planétaire.

Curieusement dédaignés par les historiens labellisés, les écologistes de la Semaine de la Terre ont laissé plus de souvenirs comme animateurs des Amis de la Terre jusqu’en 1974.
Après, c’est une autre histoire…

y ont participé :

René Barjavel,
http://www.ina.fr/audio/PHD99237473/rene-barjavel.fr.html

Jean Carlier, fondateur, avec Pierre Pellerin, de l’Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature, rédacteur en chef à RTL. A ce moment, il a aidé à faire connaître l’action des écologistes, en particulier la Semaine de la Terre. Mais Carlier allait nous trahir copieusement.

Comment cela s’est-il passé ? Quand ? J’observe que Jean Carlier était déjà à Diogène, le réseau secret créé par Denis de Rougemont, avant la Semaine de la Terre…

Henri Charnay (auteur de « Alliance avec la vie » *),

Pierre Fournier (l’écologiste de service à Charlie Hebdo qui, avec l’aide de Cavanna et de Choron, allait fonder la Gueule Ouverte en 1972, et que, à l’époque, je ne connaissais même pas de nom),

Georges Krassovsky (philosophe pacifiste, rédacteur de Combat pour l’Homme et créateur infatigable de manifestations pour la paix et la préservation de la biosphère),

Aguigui Mouna (l’animateur pataphysicien, pacifiste, écologiste, cycliste de la rue parisienne),

Pierre Pellerin (rédacteur en chef du magazine la Vie des Bêtes, fondateur de l’Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature),

Lanza del Vasto, créateur des Communautés de l’Arche,

en italien

Paul-Emile Victor
Enregistrement Radioscopie de Jean Chancel avec Paul-Emile Victor :
http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/audio/PHD99228166/paul-emile-victor.fr.html

Alain Bombard
27 octobre 1924 – 19 juillet 2005
http://www.ina.fr/media/entretiens/audio/PHD97016808/alain-bombard.fr.html

Alain Bombard, Vincent Ménager (auteur de « Les hommes sont fous ») et Jean Rostand, qui n’avaient pu être présents, nous avaient encouragés.
* Plusieurs compagnons de la Semaine de la Terre et moi avons apporté notre petite contribution à cette « Alliance avec la vie » qui se construisait sur les tables et les murs, chez Henri Charnay. Ce travail est un bon témoignage du niveau des remises en cause et de la générosité du mouvement écologiste de l’époque.

C’était un temps d’éclosion des initiatives alternatives. Le temps des innovations qui pouvaient se développer indépendamment, de façon complémentaire, sans même se connaître. Un temps d’ouverture et de curiosité attentive pour l’autre, aussi, où il était encore facile de communiquer et de rassembler. La conférence-débat qui rassembla tout le monde fut un moment d’intelligence et de grâce où tout semblait possible, tant chacun était complémentaire des autres. Tout le contraire de l’ambiance actuelle (depuis les années quatre-vingt, tout de même !) qui résulte du sabotage culturel, politique et social que nous n’allions pas tarder à expérimenter.

René Barjavel
24 janvier 1911 – 24 novembre 1985
Célèbres ou méconnus, tous étaient associés dans la compréhension de la complémentarité des efforts pour la préservation du bien commun.

Jean Rostand
30 octobre 1894 – 4 septembre 1977

C’était donc une « belle affiche » qui avait été réunie très simplement, avec seulement l’envie de faire bouger les choses. Une réponse rapide et sympathique pour chaque lettre, des contacts faciles et directs, des témoignages d’intérêt et des encouragements… Nous n’avons essuyé aucun refus. Toutes les personnes contactées ont répondu, y compris Jean Rostand qui, déjà très âgé, s’est excusé par lettre de ne pouvoir se déplacer. Et toutes celles qui ont consacré du temps à cette action l’ont fait gracieusement.

Jusqu’à cette époque, la spontanéité, l’ouverture d’esprit et la disponibilité étaient communes. Les différences étaient négligées et les divergences mises de côté, au profit des complémentarités. On se reconnaissait comme parties d’un même ensemble et cela suffisait.

Une quarantaine d’années plus tard, la comparaison est saisissante avec l’extrême difficulté qui marque la moindre action. Et cela ne date pas de la veille ! Pour chaque point du constat précédent, nous expérimentons aujourd’hui le contraire. Sans compter une faiblesse critique et une proximité avec la domination déconcertantes, surtout dans un temps où les cauchemars que nous voulions éviter sont devenus réalité.

Lanza del Vasto
29 septembre 1901 – 5 janvier 1981

C’était une première et ce fut une dernière. Jamais plus, il ne sera possible de réaliser l’équivalent. A partir du moment où les lobbyistes du capitalisme réaliseront que les écologistes ne sont pas de simples protecteurs de la nature plus remuants que les autres, mais des alternatifs à leur système de spoliation-capitalisation-destruction, ils s’emploieront à dresser un écran infranchissable entre les lanceurs d’alerte reconnus et les autres.

Quelques années après la Semaine de la Terre, ce travail d’entrave à la communication entre les savoirs et les énergies complémentaires réussira à empêcher Henri Laborit de rencontrer les acteurs de l’alternative (il en témoignera). Même chose avec Ivan Illich qui restera longtemps prisonnier des falsificateurs. Combien d’autres ?
Paul-Emile Victor
28 juin 1907 – 7 mars 1995

Moins connus et gommés par les auteurs d’histoires sur l’écologisme – comme la Semaine de la Terre elle-même et le groupe qui s’était constitué à partir de cette action, également gommés – , voici ceux qui ont contribué à l’information, à la réflexion et à l’action préparatoires…

Venaient de Jeunes et Nature :
François Feer
Daniel Louradour
Yann et Isabelle Messiez
Chantal Messiez
Jean et Hélène Monteil
Michel Séné

Aguigui Mouna (ici, en 1977 à Ivry)
1er octobre 1911 – 8 mai 1999
Nous ont rejoints après distributions de tracts et appels dans les médias :
Jean Detton qui était un ouvreur et un passeur passionné de connaissances et de technologies. Il était un animateur de la Société Internationale de Cybernétique et participait aussi au jeune Survivre et Vivre créé par Alexandre Grothendieck *
* Sur Alexandre Grothendieck, voir « Le trésor oublié du génie des maths » par Philippe Douroux, Libération du 1er juillet 2012.
http://www.liberation.fr/sciences/2012/07/01/le-tresor-oublie-du-genie-des-maths_830399

(…) à la fin des années 60, une déchirure se produit. Sa rencontre avec les «enragés» de Mai 1968, à la fac d’Orsay, le fait basculer dans l’écologie la plus radicale. Il pensait être un va-nu-pieds céleste, on le traite de «mandarin». A quoi bon triturer les X et Y si le monde court à sa perte ? Alexandre Grothendieck quitte l’IHES, en protestation contre la présence d’une dose infinitésimale de crédits militaires dans le budget. Sa culture politique est inexistante, mais ses convictions anarchistes indéfectibles. Il plaide pour l’arrêt de toute recherche, estimant que la science a perdu toute conscience. (…)
On appréciera « l’écologie la plus radicale »… Comme si la connaissance du vivant pouvait se décliner comme les tendances politiciennes. Ce dérapage est évidemment dû à l’ignorance de l’histoire du mouvement et à la confusion entre celui-ci et les facs-similés qui lui ont été substitués pour que le système capitaliste ne soit plus inquiété.

Grothendieck est mort le 13 novembre 2014

Il reste un maître des interrelations dans l’univers des mathématiques et de la géométrie. Mais pas seulement…

Toujours surfant sur les interrelations et leurs dynamiques, sa perception des constructions holistiques l’avait naturellement amené à être l’un des écologistes de la nouvelle gauche – le mouvement des années soixante et soixante-dix qui portait la culture du vivant (alternative à la culture dominante « anti-nature »). Le groupe qu’il avait lancé et animait s’appelait Survivre et Vivre. Grothendieck a très mal survécu au sabordage du mouvement écologiste par toutes les obédiences réactionnaires, des néo-capitalistes aux gauchistes (tous également totalitaires).

Comme les alternatifs de l’époque et leur continuateurs, Grothendieck a été profondément incompris par la plupart de ses collègues, et bien au-delà – comme Henri Laborit, bien sûr un de la nouvelle gauche, autre découvreur des interrelations et des dynamiques holistiques. Car, pour la plupart, la force d’attraction du système impérialiste (la culture et la carrière), que, logiquement, Grothendieck abhorrait, a été irrésistible.

Très intéressante évolution parallèle entre la recherche fondamentale et le mouvement social d’il y a 40 à 50 ans : à l’ouverture, au foisonnement et à l’enthousiasme ont succédé une extinction et un racornissement généralisés des idées et des comportements. Un effondrement parallèle au triomphe de l’ultra-capitalisme et de sa culture mécaniste impérialiste. Les alternatifs d’alors ont eu tout le temps voulu pour constater combien la compréhension des interrelations, donc de l’écologie du vivant a régressé depuis l’élimination de la nouvelle gauche alternative ! Par exemple, voulant lui rendre hommage, un journaliste n’a pu s’empêcher de juger que Grothendieck s’était engagé « dans des causes très particulières ».

Son amertume a été à la mesure de son engagement et de la défaite de la vie.

Quelques articles à l’occasion de sa disparition :

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/11/14/le-mathematicien-alexandre-grothendieck-est-mort_4523482_3382.html
http://www.liberation.fr/sciences/2014/11/13/alexandre-grothendieck-ou-la-mort-d-un-genie-qui-voulait-se-faire-oublier_1142614
http://www.leparisien.fr/sciences/alexandre-grothendieck-mathematicien-de-genie-est-mort-14-11-2014-4291661.php

Un voyage à la poursuite des choses évidentes
http://images.math.cnrs.fr/Alexandre-Grothendieck.html
Très bon article, mais on y trouve ça : « Trop gauchiste pour le Collège de France ». « Gauchiste », Grothendieck ! Erreur majeure de classification qui ne peut être due à l’appellation « nouvelle gauche » couramment appliquée au mouvement alternatif de l’époque. Ce serait une insulte si elle n’était due à l’oeuvre de désinformation systématique qui s’efforce d’effacer toute trace de la culture arcadienne* du mouvement écologiste – la culture directement inspirée par le vivant, comme aurait pu dire Darwin ; et de réduire le mouvement lui-même à une simple contestation assimilable par le système dominant. Notons que cet effort constant de désinformation est partagé entre ultra-libéraux et ex-gauchistes (toujours la même alliance depuis plus de 40 ans). Leur ciment ? La même culture impérialiste « anti-nature », donc leur aversion viscérale pour l’évolution que nous proposions.
* Donald Worster 1977 :  « Nature’s Economy: A History of Ecological Ideas »

Alexandre Grothendieck : ce qu’il écrivait dans « Récoltes et Semailles »
http://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/20141114.OBS5055/alexandre-grothendieck-ce-qu-il-ecrivait-dans-recoltes-et-semailles.html

Le trésor oublié du génie des maths
par Philippe Douroux, Libération du 1er juillet 2012.
http://www.liberation.fr/sciences/2012/07/01/le-tresor-oublie-du-genie-des-maths_830399

Alexander Grothendieck, sur les routes d’un génie
un documentaire de Catherine Aira et Yves le Pestipon :

Jean Detton

Jean-Luc Fessard
Michel Gresse
Michel Mahulot
Jean Meningand
André Naegelen
Hervé le Nestour (un bousculeur d’idées venu de l’anthropologie sociale, poète et musicien, rôdé aux quatre coins de la nouvelle gauche alternative européenne)
Max Tourtois
Michel Weber
Et d’autres dont je recherche les noms.

(*) « Jean Detton est sans doute le personnage le plus connu de tous les milieux scientifiques français non trop officiels : et quand ils sont à l’extrême pointe de la recherche, en tous domaines. Car la cybernétique, science-synthèse, concerne à la fois les agronomes et les astro-physiciens, les économistes et les grammairiens, les psychanalystes et les mathématiciens, les spécialistes de la physique nucléaire ou ceux de l’histoire des religions, etc… Comme en outre elle porte un sentiment très bio-social des rapports humains, son plus actif représentant en France est un homme qui semble avoir le don de multi-location ; on le rencontre un peu partout où est en train de s’inventer quelque chose d’important pour notre avenir, du point de vue scientifique, ou technique. »
Extrait d’un texte paru dans Sexpol n°31, de juin 1979.
http://www.magick-instinct.org/Reymondon/sexpol31.html

« Jean DETTON était à lui tout seul « INTERNET avant INTERNET », la « boîte aux lettres et aux idées» de la France et de l’Europe. Jean DETTON était partout. Il ne se passait pas un seul événement culturel en France sans que Jean ne le sache, n’y soit et qu’il ne cherche à mettre en contact- dans une relation de rencontre en réseaux- les hommes et les femmes susceptibles d’être enrichis par l’éclosion d’une voie nouvelle, d’un carrefour d’idées, indépendamment – structuralement- de toute ambition ou vanité académique. »
Christian Bertaux
http://www.bertaux-glah.fr/clastres.php

Jean Detton est mort en voiture sur une route de montagne en 1980.

Il avait 50 ans.

Témoignage de Hervé le Nestour
Moi je me souviens de tout, entre autres de ce que l’on voulait faire ensemble.
C’est dommage dans la mesure où il était complémentaire de choses qui ont continué à exister et sa complémentarité n’a pas été remplacée, ce qui a empêché quantité de projets de se réaliser.
C’est compliqué…
Cela a duré 23 ans, donc mes souvenirs sont très divers…
Il y avait sa recherche, et l’échec qu’a été cette recherche, et c’était très bien de ne pas trouver parce que… il y a des gens qui sont faits pour disparaître, mieux vaut disparaître que mourir. Par rapport au présent, à des choses qui l’auraient concerné, il y a aussi bien La Villette que l’utilisation de nouveaux matériaux, que quantité de projets que nous avions ensemble de manière implicite, que cette capacité aussi à mettre les gens en relation les uns avec les autres et qui était sa partie, non la mienne, donc là aussi il y avait une complémentarité.
Je l’ai rencontré…, c’était dans la Préhistoire (rires) il était très jeune, il avait toutes ses dents ! Puis je l’ai perdu de vue car j’ai quitté la France pendant une dizaine d’années et quand je l’ai retrouvé, c’était le prélude de mai 68, alors on s’est beaucoup activés ensemble en 68, que ce soit pour des raisons matérielles comme le ravitaillement de la Sorbonne, ou pour des problèmes de fond consistant à pousser dans un certain sens qui était l’inverse du sens politique.

H le N

Comme Alexandre Grothendieck, Jean Detton et Hervé le Nestour n’avaient pas choisi le confort. Ils étaient de ceux qui avaient fait les choix les plus difficiles, les plus courageux. Ils s’étaient détournés de carrières confortables pour tout miser sur un changement de civilisation.
Et c’est bien pourquoi, parce qu’ils étaient les acteurs du mouvement le plus menaçant pour l’ordre de la domination, que Jean, Hervé et les autres ont été gommés des histoires officielles sur le mouvement social. Leur effacement est à la mesure de leur importance.
Sur un sourire éclatant, Jean Detton était coiffé à la Yul Brynner. Hervé le Nestour avait tous les cheveux que Jean n’avait plus. Il était de haute stature avec des mains comme des battoirs. Ils étaient partout, ils avaient la parole facile et forte, et la pensée drue. Nul ne pouvait les ignorer. Mais – c’est bizarre – plus aucun de ceux qui se piquent de faire de l’histoire ne se souvient d’eux et des autres de la nouvelle gauche alternative.
ACG

La SEMAINE DE LA TERRE

Léo Ferré chantait « Avec le temps » et « La solitude« . Cat Stevens chantait « Changes IV » (album « Teaser and the Firecat »). Joan Baez chantait la balade de Sacco e Vanzetti sur la musique de Ennio Morricone :
http://www.youtube.com/watch?v=gcgYwTnBIIQ

C’était après les disparitions de Jimi Hendrix (septembre 1970)
http://www.youtube.com/watch?v=TKPzj3xcWO4
http://www.dailymotion.com/video/x5sx5h_jimi-hendrix-killing-floor-live-mon_music

de Janis Joplin (octobre 1970)
http://www.dailymotion.com/video/x18yzj_janis-joplinball-and-chain-live_music
http://www.youtube.com/watch?v=mzNEgcqWDG4
http://www.telerama.fr/cinema/pennebaker,47426.php#xtor=RSS-18

et avant celle de Jim Morrison (juillet 1971)
http://www.youtube.com/watch?v=QHFK1yKfiGo
http://www.dailymotion.com/video/xvznl_the-doors-hello-i-love-you_music

La mort des chanteurs annonçait la fin du mouvement de la contre-culture. Leur disparition des écrans radars aussi…

En 1970, Sixto Diaz Rodriguez sortait l’album « Cold Fact« , puis « Coming from reality » en 1972. Sa carrière fut rapidement étouffée aux USA. Pourtant, le voyage d’une seule cassette déclencha un succès foudroyant en Afrique du Sud. Il y devint aussitôt un catalyseur de la remise en cause du système d’oppression, un symbole du mouvement qui remuait l’Afrique du Sud comme presque tout le monde : « the new left », la nouvelle gauche alternative, le mouvement de la révulsion devant la domination et son avatar capitaliste en pleine croissance. Mais Rodriguez n’en a rien su. Rodriguez qui était retourné sur les chantiers du bâtiments pour continuer à vivre. Rodriguez dont une rumeur a bientôt prétendu qu’il s’était suicidé en scène, comme pour éteindre la curiosité croissante de ses fans et limiter la contagion de sa popularité.
Son succès s’est poursuivi en Australie puis en Nouvelle Zélande sans relancer sa carrière, comme à l’insu de l’auteur. Il faut voir le film : Searching for Sugar Man
de Malik Bendjelloul
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=200631.html
http://www.imdb.com/title/tt2125608/

This Is Not a Song, It’s an Outburst: Or, The Establishment Blues

En 1971, Don McLean créait Vincent (sur Vincent Van Gogh)

et aussi American Pie
http://www.youtube.com/watch?v=tr-BYVeCv6U
http://www.youtube.com/watch?v=pwUXHI_VJ5A&feature=endscreen&NR=1
About The day the music dead :
http://fr.wikipedia.org/wiki/The_Day_the_Music_Died

« Il était beaucoup plus facile de se mobiliser il y a quarante ans. Les enjeux étaient clairs. Pour moi, cela a d’abord été la lutte pour les droits civiques, puis le combat contre la guerre du Vietnam. Je n’avais pas beaucoup à réfléchir, c’était une évidence.
(…)
On écrit encore de bonnes chansons, mais en ordre dispersé. De toute façon, une décennie comme celle des années 1960 ne sera jamais répétée. Tout était réuni pour créer cet extraordinaire tourbillon. »
Joan Baez 2011

Sauf en France, une émotion et une volonté comparables à celles des années soixante-soixante-dix soulèvent les « indignés » et en fait des alternatifs.

Sauf en France où tout a été broyé…
A l’époque, je n’allais pas tarder à être viré du mouvement coopératif pour avoir proposé que les coopératives agricoles et les coopératives de consommation coopèrent à la production et à la distribution de produits bio.
A l’époque, Arne Naess ruminait the deep ecology.

A l’époque, il y avait quelques 2 500 000 éléphants en Afrique, et 65 000 rhinocéros. Aujourd’hui, il reste 500 000 éléphants et moins de 3000 rhinocéros.
Depuis, le saccage de la forêt primaire et les massacres ont réduit la population des orangs outangs d’au moins 120 000 intelligences sensibles.

A l’époque, il était déjà grand temps de changer de civilisation pour sauver l’essentiel. Aujourd’hui…

Ce groupe de la Semaine de la Terre, était-ce les premiers pas de ce qui est nommé maintenant : « écologie politique » ? Non. Tout d’abord, les premiers pas avaient été faits bien avant nous ; enfin, ceux dont on a une trace historique, car l’élan qui nous animait est au moins aussi ancien que notre famille biologique étendue, aussi ancien que la formation des premiers sentiments. Non, encore, parce que l’expression « écologie politique » recouvre des formes dévoyées et dégénérées – politiciennes, et non politiques – que nous voulions prévenir et dont nous allions devoir combattre les prémices. Non parce que nous (et ceux qui nous ont précédé) voulions voir s’épanouir une conscience en mouvement pour accoucher une civilisation conviviale. Non, enfin, parce que cette réduction a été créée par le lobby de la globalisation capitaliste, justement pour amollir, tromper et détourner la conscience qui grandissait. Dans notre révolte et nos projets, pas de spoliation-capitalisation des pouvoirs des hiérarchies politiciennes, mais beaucoup beaucoup de politique – le politique entre les mains de chacun et de tous, ensemble, comme une dynamique holistique.

Après la Semaine de la Terre, le groupe est devenu plus nombreux et a continué à informer et à débattre en se réunissant au moins chaque semaine dans un local prêté par Etudes et Chantiers. C’est vraiment là que, à la faveur des multiples apports d’information et débats, nous sommes passés d’une version incisive de la protection de la nature au projet alternatif au système capitaliste dominant. En particulier avec Hervé le Nestour, Jean Detton, Henri Charnay… ensemble, en contribuant chacun et en débattant passionnément, nous découvrîmes la nouvelle grille de lecture du monde avant même que Henri Laborit ne la dévoile. Joints aux connaissances sensibles acquises durant les années de protection de la nature, ces éclairages confirmèrent et radicalisèrent la philosophie politique et le projet alternatifs à ceux du système dominant. Quarante ans plus tard, en écoutant ceux qui, ayant accès aux media, se présentent comme écologistes, j’ai l’impression de rajeunir d’un coup et de revenir à l’époque de la Semaine de la Terre ! Beaucoup, et pas des moindres, semblent découvrir ce dont nous débattions dans les années 1970. Au tout début des années 1970. Témoignage de la régression due à la censure qui a été appliquée aux anciens.

Période fertile où un appel à la dénonciation des menaces contre la vie, et à la mutation de la civilisation, faisait pleuvoir des bonnes volontés et des compétences.

Période heureuse où tout était encore possible.

Malheureusement, tous ceux qui vinrent à nous ne furent pas aussi intéressants. A la rentrée 1971, un journaliste du Nouvel Observateur, Alain Hervé, nous invita à rejoindre la toute jeune structure – les Amis de la Terre – qu’il venait de créer en extension de l’association étatsunienne. Nous n’aurions pas dû l’écouter.

37 ans après la Semaine de la Terre à laquelle il avait assisté, Alain Hervé semble avoir perdu la mémoire puisque, dans un papier paru au printemps 2008, il invente une autre histoire, avec d’autres personnages. Une histoire qui, comme par hasard, oublie complètement le mouvement social pour lui substituer un salon mondain tout à fait en phase avec les réseaux dominants qui ont grandement facilité le renforcement du capitalisme.

Parmi les curiosités, la revendication d’avoir fait, en 1973, la première publication écologiste, « avant La Gueule ouverte de Fournier« . Sauf que cette dernière est née durant le quatrième trimestre 1972, comme l’Agence de Presse Réhabilitation Ecologique avec son bulletin et la revue Ecologie. Au moins. De même, la pensée écologiste était beaucoup mieux représentée, et depuis plus longtemps, par Fournier et Cavanna dans Charlie Hebdo que par un Nouvel Observateur tout acquis au réformisme dans le cadre capitaliste (« troisième voie« ) et au productivisme depuis 1964.
(« L’écologie est-elle née en 1968 ?« , L’Ecologiste n°25, printemps 2008).

Pierre Fournier avait parlé de la Semaine de la Terre dans Charlie Hebdo (la GO n’était pas encore née). On en trouve trace dans « Fournier précurseur de l’écologie« , de Patrick Gominet et Danielle Fournier, Les Cahiers dessinés, page 149 et 150.

Un tract annonçant la Semaine de la Terre commençait, en première page, par les encouragements d’un démon rigolard :
C’EST BIEN,
C’EST TRES BIEN…
VOUS ETES DANS LA BONNE VOIE !
IL FAUT PERSEVERER :

Continuez à couvrir la Terre de votre progéniture, il y a encore de la place et quand, demain, il n’y en aura plus, on en fera…

Continuez à multiplier les tas d’ordures, êtes-vous sûr d’avoir tout souillé ?

Continuez à détruire, il reste des animaux libres, des plantes non piétinées, des hommes « primitifs », des paysages intacts…

Continuez à polluer, peut-être y a-t-il encore des ruisseaux, de lopins de terre, des aliments non corrompus…

Continuez à vous abrutir dans les mille joies de la « vie moderne »

ENCORE UN PETIT EFFORT

Consommez le plus possible
Encouragez le gaspillage des ressources naturelles
Construisez, construisez n’importe quoi : des clapiers à citadins, des résidences secondaires, des autoroutes, par exemple
Arrachez la végétation, détruisez les tourbières, recouvrez la mer de pétrole, il y a trop d’oxygène
Déboisez, comblez les marécages, stabilisez les berges des rivières, il n’y a pas assez d’inondations
etc.

Travaillez à la PROSPERITE et à l’AVENIR
dessin de François Feer

l’autre côté du tract était plus sérieux :
Etes-vous fous ?
Tout croule autour de nous : le raz de marée démographique dévore l’espace et charrie la violence, l’économie de la civilisation industrielle dilapide les ressources naturelles, les pollutions se multiplient et leurs effets se conjuguent, les mauvaises pratiques agricoles dégradent les sols, la Vie sauvage s’éteint, les régions les plus lointaines sont bouffées par le béton et le macadam, les rivages de vos vacances se couvrent de pétrole et d’emballages en plastique, vos villes deviennent des centres d’élevage industriel, la « vie moderne » abrutit les âmes et broie les corps…

Sortez de votre torpeur
Citadins, regardez le ciel quand aucun nuage ne le trouble, il est crasseux, tout gris de poussières et de fumées, c’est le ciel que vous trouverez bientôt à la campagne et même au bord de mer…

refusez le cauchemar

IL N’Y A PAS DE PLANETE DE RECHANGE

ce que nous voulons :

une population stable
une économie de recyclage des produits usés
le développement de l’exploitation de l’énergie solaire
le remplacement des pesticides chimiques par les moyens biologiques de lutte contre les parasites
des produits agricoles de qualité
la protection intégrale des espèces animales et végétales
la disparition des moteurs à combustion
l’arrêt de l’urbanisation désordonnée
une architecture de qualité et un urbanisme à la mesure de l’homme

du 2 au 9 mai 1971
SEMAINE DE LA TERRE

Joignez-vous au Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre
Venez le mardi soir 19H : 63, rue de Sèvres – Paris VIème – métro Sèvres Babylone
Adresse postale : 63, rue de Sèvres – Paris Vième (Etudes et Chantiers)

POUR MENER A BIEN CETTE ENTREPRISE, VOS DONS SERONT LES BIENVENUS, MERCI
40 ans plus tard
Dans un autre tract, un patron grassouillet, lunettes design et gros cigare, avertissait :

NE VOUS LAISSEZ PAS ABUSER PAR LES RETROGRADES

Les pollutions existent, c’est vrai, mais il ne faut pas exagérer leur importance. En fait, ce n’est pas un problème grave, on s’en accommode fort bien, mais si ! Et puis ce sont des signes de prospérité, les sous-développés voudraient bien vivre dans un environnement pollué !

La surpolulation est un faux problème : il y a assez de sols inexploités pour nourrir 20 à 30 milliards d’hommes, peut-être plus… Les guerres ? Tout le monde sait qu’elles ont des origines exclusivement idéologiques.

Le massacre des indiens, la clochardisation des peuples primitifs, la disparition des animaux et végétaux sauvages sont des signes du recul de la barbarie devant la civilisation.

Ne vous inquiétez pas si les matières premières s’épuisent, on les remplacera par d’autres produits.

Qui ne se réjouirait de voir les mal-logés dans de luxueux appartements HLM grâce à « l’urbanisation désordonnée » ?

Toutes ces histoires autour de la qualité des aliments, des résidus de produits chimiques, ne sont que billevesées… La preuve : on vit plus vieux que jamais.

Aliénation ? Contraintes ? Angoisse ? Peuh !

Croyez-moi, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, l’opulence est pour demain
Changement de ton au verso :
IL N’Y A PAS DE PLANETE DE RECHANGE

Depuis quelques décennies, par son goût pour le jeu de l’apprenti sorcier, l’Homme prépare l’Apocalypse selon Saint Jean :
« Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui furent jetés sur la Terre ; et le tiers de laTerre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée (…) le tiers des créatures qui étaient dans la mer et qui avaient vie mourut (…) le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères (…) le jour perdit un tiers de sa clarté, et la nuit de même (…) En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils la trouveront pas ; ils désireront mourir, et la mort fuira loin d’eux. »

Exagération ?

Non, les recherches scientifiques les plus récentes prouvent le bien-fondé des craintes que nous exprimons. Nous ne sommes qu’au B-A BA de l’étude de la Terre mais notre petit savoir nous permet de condamner la civilisation industrielle actuelle et la croissance démographique.

IL FAUT :

Enrayer la croissance de la population

Supprimer les déchets grâce à une économie de recyclage

Tendre vers la stabilité économique

Réduire la consommation d’énergie

Utiliser l’énergie solaire en remplacement de l’énergie atomique

Organiser l’urbanisation et opter pour une architecture de qualité

Une agriculture de qualité adaptée au milieu naturel

Substituer aux pesticides chimiques les méthodes biologiques de lutte contre les animaux et les végétaux indésirables en forts peuplements

Reboiser et, d’une manière générale, reconstituer les milieux naturels détruits et abandonnés

Encourager les agriculteurs à entretenir le patrimoine campagnard, les conseiller et les rémunérer en conséquence

Veiller à la conservation de toutes les formes animales et végétales

Respecter les peuples de civilisations « primitives » et leurs traditions. Ne pas chercher à tout prix à les « intégrer »

Parce que vous êtes conscient de vos responsabilités et que vous n’avez ni l’intention de vous suicider ni le désir de croupir sur un tas d’ordures, vous participerez à l’action de la Semaine de la Terre
du 2 au 9 mai 1971

SEMAINE DE LA TERRE
Joignez-vous au comité d’organisation de la Semaine de la Terre
Venez 33, rue Linné, Paris Vème – métro Jussieu – le mercredi soir 19 H

dessin de François Feer

Avec le recul :
A l’époque, dire simplement qu’entre les autres animaux et nous il n’y avait pas de rupture et que nous appartenions à la même évolution, provoquait sursauts, réactions de rejet et indignations. Souligner que les pollutions étaient dangereuses, et les destructions écologiques une menace pour tous, étonnait. Il faudra attendre plus de 40 ans pour que la pollution atmosphérique soit simplement reconnue dangereuse pour la santé !
« Les experts ont conclu qu’il existe des preuves suffisantes pour dire que l’exposition à la pollution de l’air extérieur provoque le cancer du poumon. Ils ont également noté une association positive avec un risque accru de cancer de la vessie » affirme le Centre International de Recherche sur le Cancer. Selon cet organisme qui dépend de l’OMS, 223.000 personnes sont décédées d’un cancer du poumon en lien avec la pollution de l’air en 2010. Ce sont les dernières données disponibles.
http://www.franceinfo.fr/monde/l-oms-classe-la-pollution-de-l-air-exterieur-comme-cancerigene-1180003-2013-10-17
Dans ces tracts, la figure d’un démon tiré d’un imaginaire ancien et l’évocation de l’Apocalypse selon Saint Jean peuvent, aujourd’hui, surprendre. Ils m’avaient été suggérés par la lecture de « La Danse avec le Diable » de Günther Schwab, fondateur de l’Union Mondiale pour la Protection de la Vie en 1958. Ce livre avait eu un grand retentissement dans les années soixante.

Présentation :
Le diable est un homme d’affaires prospère qui dirige le ministère de l’Extermination. Son programme ? Empoisonnement de l’air, pollution et gaspillage des eaux, dégénérescence de l’homme par l’alimentation dénaturée, le bruit, la course au standard de vie, l’abus de la chimie en médecine, en agriculture, l’augmentation de la radioactivité, et l’empoisonnement progressif des âmes par les images, etc.
Un journaliste américain, un technicien allemand, une jeune Française médecin et un poète suédois décident d’interviewer le « Prince de ce monde ».

Ce livre de Günther Schwab a été réédité par le Courrier du Livre en 2010
dessin de François Feer

Pierre Fournier avait rendu compte de l’événement dans Charlie Hebdo et avait même repris le texte d’un autre tract de la Semaine de la Terre :

Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971
On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime

Monsieur Jean-Paul Sartre sort avec un groupe d’amis du café le Saint Séverin, boulevard Saint Michel, et s’engouffre dans un taxi. Le feu est au rouge et le taxi bloqué, Mouna se précipite et s’agrippe à la portière.
« Monsieur Jean-Paul Sartre, que pensez-vous de la pollution ? »
Monsieur Jean-Paul Sartre baisse le nez et ne dit rien.
« Monsieur Jean-Paul Sartre, je vous cause ! Que pensez-vous de la pollution ? »

Monsieur Jean-Paul Sartre ne dit toujours rien. Le taxi démarre. « J’ai 15 témoins ! Dit Mouna, Monsieur Jean-Paul Sartre n’a rien à dire sur la pollution ! »

Monsieur Jean-Paul Sartre est un spécialiste des attitudes courageuses. Une attitude n’est courageuse qu’à la condition qu’il existe déjà un public suffisant, et suffisamment averti, pour constater ce courage. Sinon, elle est simplement conne ou dingue. Monsieur Jean-Paul Sartre ne veut avoir l’air ni d’un con, ni d’un dingue. Il a choisi son public et, depuis, lui court après. Monsieur Jean-Paul Sartre a consacré sa vie à n’avoir pas l’air d’un vieux con. Le malheur est que plus il avance en âge, plus il a l’air d’un vieux con. Il n’a pas encore compris pourquoi.
(…)
Ils ne prient pas tous dans la rue. La plupart, même, ne prient jamais nulle part, ce qui est regrettable. Mais ils ont tous quelque chose d’inquiétant dans le regard. Et dès qu’ils l’ouvrent on a compris. « Ma fille Catherine a 8 ans ans, dit Krassowsky, je lui ai imposé de vivre dans un monde qui va disparaître, si je ne me battais pas de toutes mes forces pour que ce monde survive je n’oserais pas la regarder dans les yeux. – Et moi, dit Mouna, j’ai pas d’enfant ! Et j’ai 60 berges… Vous parlez si je m’en branle de l’avenir ! Ca m’empêche pas de gueuler ! » Des fanatiques. Il y a des établissements où ça se soigne, ce genre d’obsession, où ça se soigne même très bien. Et c’est entièrement remboursé par la Sécurité sociale.

J’ai assisté à une « conférence » organisée par mes potes de la « Semaine de la Terre » à la Fac des Sciences [Jussieu], pauvre Fac des Sciences ! où ces deux-là faisaient rire un public complaisant. Ce qui est navrant c’est que des types sérieux s’y laissent prendre, un mec comme Paul-Emile Victor qu’est même gaulliste paraît-il, c’est dire, n’avait pas craint de venir s’asseoir à côté d’eux, raconter lui aussi des sornettes, expliquer comment et pourquoi il nous reste 25 ans pour agir, pas plus, avant que la situation devienne irréversible et que nous ne crevions comme des rats. Un mec comme Barjavel qu’écrit dans France-Soir pourtant, cherchant sans doute à flatter son auditoire, a dit aux quatre pelés et un tondu présents ce soir-là : « Vous n’êtes qu’une poignée mais cette réunion est un événement plus important que le vol de Monsieur Pompidou demain sur le Concorde ! ». Enorme. Et ça marche. Lucien Barnier devait venir, il est pas venu, il a dû bien peser le pour et le contre, ça vaut le coup de se mouiller ou pas ? Finalement ça vaut pas le coup. Depuis quelque temps ce chantre patenté du progrès salvateur et rédempteur sent que le vent tourne, il prépare sa reconversion, il donne des gages à droite et à gauche (…)

Mouna n’a pas interrogé qu’un philosophe de réputation mondiale, il a aussi interrogé les gens de la rue. Une dame a cru qu’il travaillait pour Monsieur Poujade : « Oh ! Moi je ne me plains pas, je suis très bien logée ! ». Un monsieur a tout de suite vu à qui il avait affaire : « Con mystique ! ».

Ils m’ont fait venir à la tribune, les vaches, et même ils m’ont posé une question, ya bien fallu que je réponde : « Monsieur Fournier de Charlie Hebdo, voyez-vous des possibilités d’actions concrètes ? », c’était une perche, je l’ai saisie, j’ai enfourché mon dada, j’ai bafouillé qu’il fallait gueuler contre les centrales nucléaires, j’ai dit que j’étais pas l’obsédé de l’atome mais que j’avais choisi plus précisément ce thème-là parce que c’est le truc le plus énorme, le plus évident, le plus ignoré du public et le moins soupçonnable, sauf de la part du plus borné des marxistes et encore (quoiqu’il faille s’attendre à tout de la part du mec qui a reçu une bonne formation dialectique), d’être un moyen de récupération, de diversion, de mystification, merde, de tout ce que vous voudrez. Mourir c’est pas grave, mais ce qu’on voudrait pas c’est avoir l’air idiot, hein, c’est ça votre problème jeunomme ? J’ai regretté qu’il suffise de deux jours pour envoyer 40 000 connards jeter des oeillets sur une tombe oùsqu’on a chié dessus, et qu’il faille six mois de travail acharné pour en réunir 1 100 afin de protester contre unez installation industrielle qui nous chiera directement dans la gueule à tous. Et puis, j’ai plus rien dit, j’ai même pas fini ma phrase, c’est Krassowsky qu’est venu à mon secours, qu’a trouvé le mot que je cherchais. J’aime pas causer. Ca m’emmerde encore plus que d’écrire.
(…)
On va révolutionner la révolution. Afin de ne plus mourir pour la révolution, on fera la révolution pour vivre, on vivra la révolution, on vivra. Ya plus que ça qui soit encore révolutionnaire. Vivre. Vivre.

Enfin, on essaiera sans trop d’illusions. Avant que suffisamment de tous ces cons aient un peu compris ça qu’on leur explique, et la portée du truc, on a le temps de crever cent fois. Pour freiner la dégradation de l’environnement, il faudrait passer par un bouleversement fondamental et radical des mentalités. Or, il faut plusieurs siècles pour changer les bases de réflexion des hommes, et 25 ans suffiront pour que la dégradation de l’environnement devienne irréversible. C’est foutu. Mes petits potes du Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre le savent bien mais, disent-ils, « On s’en fout ! Nous, on veut vivre ! Vivre ! ». « Je veux vivre et que ça leur fasse envie ! » écrit un lecteur (…)

La « Fête de la Terre » fut un four total, Charlie Hebdo y a bien draîné le tiers des participants, « On vous fait vachement confiance, à vous les mecs de l’Hebdo, c’est comme quand Delfeil conseille un spectacle, on y fonce. Ca te fout la trouille, hein ? – Oui, j’avoue… ». J’en causerai peut-être la semaine prochaine, ça m’a inspiré de salutaires réflexions sur, non pas les limites de la non-violence, mais ses difficultés. Il me semble aussi que Lanza del Vasto nous a silencieusement donné une bonne leçon de non-viloence véritable. C’est un art, et pas facile. Mouna aussi, dans un autre style. Si vous y étiez, dites-moi ce que vous en pensez.

Le 22 avril 70, les campus américains avaient organisé, dans tous les Etats-Unis, l’Earth Day, mouvement de protestation et de réflexion sur la survie de l’homme et de la nature.

Pour affirmer que la crise de l’environnement est au moins aussi grave en Europe, la Fédération Internationale de la Jeunesse pour l’Etude et la Conservation de l’Environnement a pris l’initiative de promouvoir du 1er au 6 juin 1971 la Semaine Internationale de la Terre. La Suède, la Finlande, les Pays-Bas, le Danemark et la Suisse sont en train de la préparer. Il y aura quelque chose en France le 6 juin paraît-il.

« Tu peux dire qu’on est un groupe informel de jeunes en liaison avec cette Fédération. On a voulu profiter de la Quinzaine de l’Environnement pour gueuler, avec un mois d’avance contre la technocratie, la connerie, le profit. Essayer surtout de faire comprendre que, sans remise en cause des structures, toute protectrion de l’environnement est condamnée à l’échec à long terme. Tu peux dire qu’on bosse avec Jeunes et Nature et les Amis de la terre. »

« On est bien récupérés ! » France-Soir les a montrés curant la Fontaine Saint-Michel mais a laissé croire qu’ils le faisaient sur la « recommandation de la Préfecture de Paris », sur ordre de Poujade en somme, des sortes de CDR, quoi. La télé régionale alsacienne a bien montré, le 13 avril, le défilé de Fessenheim sans préciser que les mecs avaient manifesté CONTRE la Centrale ! Lisez Charlie Hebdo, la seule télé qui vous prenne pas pour des cons.

« Je vois que des bourgeois ici ! C’est avec ceux-là que tu veux faire la révolution ? » Oui, en attendant que d’autres les rejoignent. Les « révolutionnaires » sont trop occupés, ils font caca sur la tombe à Momo, on peut pas tout faire.

C’est parce qu’il est con de laisser leur monopole aux boys-scouts en ce domaine qu’on peut sans déchoir adhérer par exemple à « Jeunes et Nature », émanation de la Société nationale pour la protection de la Nature, qui tend à conquérir son indépendance dans le cadre de la Fédération nationale des sociétés pour la protection de la Nature.

« Les Amis de la Terre » sont la branche française des « Friends of the Earth » qui ont obtenu, aux Etats-Unis, la suspension du projet S.S.T., ainsi que du projet de pipe-line à pétrole à travers l’Alaska, qui aurait démoli tout l’écosystème du Grand Nord, et de quelques projets de centrales nucléaires. Ce de leur exemple qu’est né le CSFR.

Pierre Fournier
« Jeunes et Nature », 129, boulevard Saint Germain (6è).
« Les Amis de la Terre », 25, Quai Voltaire (7è).
Il n’y a pas de planète de rechange.
dessin de François Feer
MAIS PLUS POUR LONGTEMPS

Nous cédons la parole à nos camarades du Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre. C’est un tract.

Recto.
Quelques ballons à dégonfler

Le mythe que la nature sauvage n’est nécessaire qu’à quelques rustres originaux.

Le mythe que les ingénieurs peuvent calculer, planifier et imposer le bien-être de chacun à tout le monde.

Le mythe que la nature est faite pour être dominée, maîtrisée, conquise et asservie par l’Homme et pour l’Homme.

Le mythe que la nature est inépuisable et infiniment prodigue pour les caprices d’une exploitation économique forcenée.

Le mythe que la nature pourra être protégée efficacement dans un système économique basé sur le profit, l’expansion et la concurrence.

Le mythe que l’homme sera plus heureux et plus libre dans un monde entièrement gadgétisé, robotisé et artificiel.

Le mythe que les mesures anodines et timorées des gouvernements contre les pollutions suffiront à enrayer la crise mondiale de la dégradation de la biosphère.

Le mythe que la France avec ses 50 millions d’habitants est sous-peuplée alors que la saturation des zones urbaines est déjà cause de maladies mentales.

Le mythe que la réalisation d’un couloir urbain continu dans toute la Basse Vallée de la Seine, de Paris au Havre, sera un progrès réel dans nos conditions de vie.

Le mythe que la construction de logements et de moyens de transports résoudra la crise urbaine dans un monde déjà surpeuplé.

Le mythe que la solution miracle des problèmes énergétiques est dans le développement des centrales nucléaires, et l’utilisation « pacifique » de l’énergie nucléaire (pollution radioactive de l’air, de l’eau, du sol et des chaînes alimentaires).

Le mythe que l’individu ne peut rien faire contre les pollutions et contre les destructions du milieu naturel.

Le mythe que la Planète Terre peut supporter une croissance démographique illimitée sans le saccage et l’épuisement définitif de ses ressources naturelles.

Le mythe que la gloire suprême pour une nation et le secret du bonheur sont dans la prospérité économique, dans les autoroutes à 24 voies, les métro express régionaux, les steppes culturales de la Beauce, les aérotrains et le confort-air-conditionné de tout un peuple d’automates en complets-vestons.

Le mythe que la lutte contre les pollutions et pour la protection de l’environnement est une réforme du système capitaliste alors qu’elle exige, bien au-delà, une transformation radicale de la civilisation industrielle sur des bases de non-expansion et de survie.

Au verso :
Quelques petits trucs à savoir

La population mondiale augmente de 200 000 individus par jour.

Autrement dit, de 70 millions d’individus par an.

Les 3,8 milliards seront 7 milliards dans trente ans.

Chaque année dans le monde une espèce animale disparaît définitivement.

Les terres érodées couvrent 700 millions d’hectares à travers le monde, soit la moitié des terres cultivées.

En France, 5 millions d’hectares de terres cultivées sont sous la menace de l’érosion.

Il suffit de quelques mois pour détruire un sol arable mais il faut 500 ans pour le créer.

Un quotidien tirant à 100 000 exemplaires nécessite un accroissement annuel de deux hectares de forêt.

Chaque année, en France, les incendies détruisent 30 000 hectares de forêt.

A Paris, 1 m2 d’espace vert par habitant. Avec les nouveaux parkings moins encore.

Par an, le béton dévore en France le cinquième d’un département.

Chaque année, la quantité de déchets augmente dans le monde de de 13%.

(…)
Chaque année, il y a 300 000 épaves de voitures en plus.

Et ainsi de suite.

Merci de votre attention.

Fournier
mai 1971 dans Charlie Hebdo

dessin de François Feer

« (…) et puis après il y a eu un autre phénomène qui s’est mis en place un certain camarade Alain Claude a fait une manifestation bd st Michel avec un masque à gaz, c’était la première manifestation avec un masque à gaz… c’était la première fois qu’on manifestait dans la rue avec un masque à gaz et après… », Pierre Merejkowsky, film « Il était une fois l’écologie », 2010.

Avec le recul :
Mouna m’avait lui-même raconté l’histoire de son interpellation de Jean-Paul Sartre, et la fuite péteuse du grand philosophe engagé devant une question toute simple sur l’un des problèmes majeurs de son époque. Si, parallèlement, il n’avait pas frayé avec des gauchistes tout à fait totalitaires qui n’allaient pas tarder à cogner les alternatifs que nous étions, j’aurais sans doute oublié l’épisode, Mais, voilà, il s’était engagé auprès de quelques-uns des plus remarquables ennemis de l’alternative.

Fournier était un homme sympathique et clairvoyant, mais pourquoi a-t-il écrit qu’il n’y avait que « quatre pelés et un tondu » par ci, que « la Fête de la Terre fut un four total » par là, et encore : « la Semaine de la Terre, improvisée sans moyens par des francs-tireurs, ne pouvait pas ne pas foirer » (dans le n°28 du 31 mai). Très étonnant. Comme si une telle contestation avait pu être générée par des gens installés dans le système dont les déprédations nous alarmaient ! Heureusement qu’il nous considérait comme ses « potes« … Pour nous qui étions partis de rien et avions dû ramer et surpasser beaucoup de difficultés, les rassemblements de la Semaine de la Terre, qui avaient réuni tant de gens différents dans un même espoir, c’était, tout au contraire, le début d’une histoire prometteuse qui s’affirmait avec chaque nouvelle rencontre. Les premiers pas d’un mouvement de fond. Mais, cela, il ne pouvait pas le savoir puisqu’il n’a pas communiqué avec nous. Il est venu et il est parti sans même que je puisse lui parler directement. Cela avait été une grande déception. Il attribue aussi à Georges Krassowsky le texte du tract de la Semaine de la Terre « Ne vous laissez pas abuser par les rétrogrades » *, qu’il cite dans « Concierges de tous les pays, unissez-vous » (Charlie n°28 du 31 mai). De même, en contradiction avec le manque de moyens souligné comme un lours handicap, il fait curieusement le lien entre nous et une très énigmatique « Fédération internationale de la Jeunesse pour l’étude et la conservation de l’environnement » dont nous n’avons, ni avant ni après, jamais entendu parler.
* j’étais pour beaucoup dans l’élaboration des tracts

Qui donc avait pu lui raconter ces fables ? Dans quel but ?

Nous avions réussi à sortir de l’anonymat pour tendre la main aux éveillés, aux informés, aux indignés, aux bonnes volontés. Alors, pourquoi Fournier ne l’a-t-il pas saisie, ni les autres de l’équipe de Charlie Hebdo ? Nous espérions beaucoup de la bande de Charlie Hebdo – Fournier en témoigne lui-même – comme de toutes les nouvelles connaissances. Pas de l’argent, bien sûr. Nous espérions de l’échange d’information, du débat, de l’appui mutuel… seulement une participation au mouvement. Quelques contacts auraient suffit pour entretenir la dynamique et prévenir les manipulations qui nous visaient. Et… Eh bien, rien. Pas une rencontre. Pas d’écoute. Pas le moindre coup de main. Pas d’interaction. Ils ont fait de la copie pour leur journal et ne nous ont rien apporté. Ni curiosité ni empathie. Ils (Fournier compris) paraissaient ne pas se situer dans l’esprit de complémentarité et d’interrelation constructive, de réciprocité, qui était le nôtre. Manque de temps, peut-être… Devant faire face de tous côtés, à la différence des entristes qui exerçaient là leur métier à plein temps, nous manquions tous de temps. A peine esquissée, la relation s’est éteinte, à notre grand regret. Cette non-communication opposée par ceux avec lesquels nous avions le plus de culture et d’intelligence commune a lourdement pesé dans la suite des événements. C’est ce qui a laissé le champ libre aux ennemis de l’écologisme – très précisément : de toute alternative au néo-capitalisme en conquête mondiale. Car ceux-là, très aimables, se précipitaient pour nous aider !
L’association Etudes et Chantiers, qui a beaucoup aidé le mouvement alternatif débutant de façon désintéressée, existe toujours. Son site national :
http://www.unarec.org/index.php

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